Grand National de Liverpool : stop ou encore ?

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Ce week-end, Synchronised et According to Pete ont inscrit leur nom sur la stèle d’Aintree. Ils sont devenus les 69e et 70e chevaux à succomber sur les obstacles du Grand National de Liverpool (revoir la course). Un triste bilan comptable qui n’a pas manqué de rallumer la mèche de la polémique entre pro et anti-Grand National, déclenchant des tirs de barrage avec les cartouches habituelles : « Cette course est une boucherie » contre « Pas touche à la tradition ». Le sujet est sensible, on le sait, et divise partout où il est abordé. On ne prétendra pas le trancher. Mais rien n’empêche d’y réfléchir.

Les chiffres parlent mais les avis divergent

Revenons d’abord sur les chiffres bruts. Selon plusieurs études officielles (celles de la British Racing Authorities notamment), on compte en moyenne un cheval mort pour 1000 partants dans les courses de plat. Un chiffre qui monte à 6 décès pour 1000 partants dans les steeple-chase. La statistique est élevée, mais il faut encore la multiplier par deux pour le Grand National : entre 2000 et 2010, on a recensé 7 morts pour un total de 439 partants (Hear the Echo, McKelvey, Graphic ApproachTyneandthyneagain, Goguenard, The Last Fling et Manx Magic). En cause : la longueur de la course (plus de 7km), le nombre de partants (40) et les 30 obstacles qui émaillent le circuit. Si l’on entre dans le détail, on constate même que sur les 70 décès comptabilisés depuis la création du Grand National, 14 ont été causés par un seul et même obstacle : le fameux Betcher Brook (voir les statistiques)

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Lire aussi : l’analyse complète du meeting de Cheltenham par la BHA 

Des chiffres éloquents sur lesquels s’appuient tous les adversaires de la course pour demander son interdiction ou, à tout le moins, des aménagements. « Si le risque de mourir était le même sur la route que dans le Grand National, vous pourriez vous estimer heureux d’être encore en vie au bout de 6 mois, explique le Dr Mark Kennedy de l’Anglia Ruskin University sur le site de l’université. Je doute que quiconque accepterait d’être exposé à ce genre de risques, mais on l’accepte pourtant pour les chevaux… » L’argument est Imparable.

Malcolm Jefferson - Copyright DR

Du côté des professionnels, on répond que tout sport comporte des risques. C’est en ces termes que Paul Nicholls a analysé à chaud les évènements du dernier Grand National : « Quand vous pratiquez un sport de haut niveau, quel qu’il soit, il y a des risques. (…) Nous devons vivre avec ça et faire avec. » Encore sous le choc de la perte d’According to Pete (fracture, euthanasie inévitable), le propriétaire et entraîneur Malcolm Jefferson ne disait pas autre chose après la course au micro de Racing UK  : « C’était un de mes chevaux favoris… C’est donc très dur pour moi. En tant qu’entraîneur, et c’est la même chose pour tous ceux qui travaillent dans la milieu hippique, vous n’alignez pas votre cheval en course pour le voir mourir. » Il ajoute, visiblement sous le coup de l’émotion : « Tout le monde aimait Peter, il avait cette grande tête toute blanche, et il adorait courir… (…) C’est juste un accident abominable. Vous savez, il adorait ça, il adorait sauter juste pour le plaisir… (…) Vous ne pouvez rien y faire, c’est un accident qui aurait pu arriver n’importe où, n’importe quand , mais parce que ça s’est produit dans le Grand National, tout le monde l’a vu. »

Des idées mais aucune solution idéale

Bien sûr organisateurs comme professionnels cherchent des solutions pour perpétuer la tradition du Grand National sans mettre les chevaux en danger. Mais personne n’a la formule magique. Si l’on écoute la British Racing Authorities (BHA), il suffirait de raccourcir la course pour faire baisser le nombre de morts (lire leur analyse ici) : la plupart des steeple-chases mesure entre 2 et 3,25 miles, contre plus de 4 miles pour le Grand National. L’institution pointe également du doigt le nombre trop élevé d’obstacles (seul le terrifiant Velka Pardubicka en compte plus)  et l’état du terrain (si la piste est rapide, le risque se multiplie). Après la mort de deux chevaux en 2011, des mesures ont d’ailleurs été prises pour mieux sécuriser les obstacles. En vain…

Ce qui inquiète les amoureux de la course, c’est évidemment que toutes ces mesures de sécurité en dénature l’esprit. La réputation internationale du Grand National est directement liée à sa difficulté cyclopéenne, l’édulcorer reviendrait donc à la condamner. Pire : si l’on écoute les professionnels, une telle décision serait même contre-productive en matière de sécurité ! « Le pire que vous puissiez faire, ce serait de diminuer la taille des obstacles, avance ainsi Paul Nicholls. Les chevaux iraient encore plus vite et vous auriez encore plus de chutes. » C’est pourquoi Malcolm Jefferson préconise paradoxalement qu’on agrandisse les haies : « A mes yeux, les fences devraient être plus gros pour ralentir les chevaux. Même s’ils faisaient 30 cm de plus, According to Pete aurait pu les sauter quand même ». Un constat que l’entraîneur et quadruple vainqueur du Grand National Ginger McCain résume par cette formule lapidaire : « Vous ne rendrez pas la course moins dangereuse en la  rendant plus facile. »  

Chaque cheval qui meurt est un drame

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Mais tout se passe en fait comme si le Grand National, de par son impact médiatique et sa dimension spectaculaire, cristallisait toutes les colères, toutes les polémiques. Une discipline aussi dangereuse que le Concours Complet ne fait par exemple pas l’objet d’autant d’attentions. L’étude des statistiques officielles fournies par la FEI (à lire ici) est pourtant édifiante ! On découvre ainsi que dans les grands concours 20 chevaux ont chuté tous les 1000 partants entre 2002 et 2007, soit un total de 1345 chutes pour 67250 départs en 5 ans. C’est beaucoup  moins que sur les steeple chase (75 pour mille environ durant le meeting de Cheltenham), mais c’est presque autant que sur les haies (30 pour 1000 environ, toujours à Cheltenham). Pire, d’après ces statistiques, 4 cavaliers décèdent ou se blessent très sérieusement tous les 1000 partants. Le nombre de chevaux tués en concours est en revanche très compliqué à obtenir, faute de suivi sérieux de la part des institutions. Seul l’excellent site néo-zélandais Horsetalk.nz tient une comptabilité précise depuis 2007 et arrive au chiffre de 50 chevaux décédés sur les parcours ces 5 dernières années (la liste complète ici). Même s’il ne s’agit que d’une seule et même course, le Grand National n’aura fait « que » 70 victimes en 150 ans d’existence…

Cette comptabilité macabre ne cherche pas à justifier le steeple d’Aintree en dénonçant le voisin d’à côté (l’auteur de ces lignes ne sait pas lui-même ce qu’il en pense), mais juste à méditer et élargir le champ. Tous ces chiffres, toutes ces comparaisons n’ont en réalité aucun sens : chaque cheval qui meurt est un drame, point. Et des drames, on le voit bien, il en survient dans tous les sports équins, tous les ans, tous les mois, toutes les semaines. Doit-on interdire telle discipline parce qu’elle fait 20% de morts en plus ? Parce qu’elles provoquent 30% de chutes en plus ? Les amateurs de courses de haies vont-ils faire interdire le steeple ? Un collectif de cavaliers de dressage se dressera-t-il contre le concours complet  ? Rien de plus morbide que de quantifier la mort, de mesurer la douleur depuis son pré carré.

Tout ce que l’on peut faire, et toutes les institutions y travaillent d’arrache-pied, c’est donc de renforcer encore et toujours la sécurité sur les terrains et les pistes du monde entier. Le risque zéro n’existe pas, mais rien n’interdit de s’en rapprocher. C’est la seule approche raisonnable, si l’on veut continuer à créer des héros. Vous savez, ces modèles qui forgent l’avenir du sport en général et des nôtres en particulier. A votre avis, combien viennent au cheval parce qu’ils ont acclamé un champion ? Vibré devant ses sauts ? Admiré ses pointes de vitesse ? Attention donc de ne pas affadir nos disciplines, de ne pas troip raboter leurs difficultés à coups de garde-fous, de perdre, au fond, ce qui fait la beauté d’un champion : l’exploit. Ourasi ne serait pas cette légende si son entraîneur l’avait cantonné, imaginons, à faire la monte après son 2e Prix d’Amérique. Goldikova n’aurait pas cette aura si les Frères Wertheimer ne l’avait pas laissée en piste jusqu’à 6 ans. Le nom de Kauto Star ne trônerait pas au sommet de l’obstacle anglais s’il avait arrêté après sa chute dans la Gold Cup 2010. Redrum n’aurait pas sa propre chanson si son entraîneur n’avait pas eu la folie de lui faire gagner trois fois le Grand NationalHickstead aurait peut-être vécu beaucoup plus vieux si Eric Lamaze n’en avait pas fait ce sauteur d’exception (1). Tous ces chevaux sont devenus des héros, des symboles du monde équin, parce qu’ils ont pris des risques ou fait des sacrifices. Depuis qu’on l’a domestiqué, la mythologie de cet animal a toujours été à ce prix.

Julien Abadie

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1- La rupture d’anévrisme peut survenir à tout moment, mais elle est souvent provoquée par un effort, un énervement ou une poussée de tension.