Rien de tel décidément qu’une belle journée de courses en Grande-Bretagne pour se remonter le moral -et cela n’a rien à voir avec le Pimm’s.
Pour diverses raisons, ce petit voyage en car-ferry sur la côte sud de l’Angleterre tombe à pic, et pas seulement parce que le crack Frankel s’y produisait aujourd’hui mercredi. Enfin… peut-être un peu, après tout : dans une des nombreuses loges où des sociétés et des particuliers très à l’aise réunissent leurs clients, leurs fournisseurs ou leurs amis, le responsable des courses sur une télé nationale portait un toast pour signaler le début du déjeuner. Après s’être félicité brièvement des succès de son équipe, il a en effet rappelé quelque chose qui, très souvent, nous échappe un peu. «C’est aussi un cheval qui nous réunit aujourd’hui et cela me permet de remarquer que c’est eux qui font le spectacle.»
On applaudit à tout rompre avant de s’attaquer au saumon fumé, la coupe à la main -ce qui est autrement compliqué que d’attraper de la gelée avec des baguettes sans paraître mal poli.
C’est une vérité assez basique, après tout, ce que nous rappelle cet aimable Monsieur. Mais il faut tout de même qu’elle nous soit rappelée de temps en temps.
Ici au Royaume-Uni, comme ailleurs, on se concentre naturellement sur la vie des jockeys, l’avis des entraîneurs (quand on l’obtient), les éleveurs (c’est plus rare), les propriétaires (quand on les connaît déjà), et alors très rarement les lads. Et pour cause : les chevaux, eux, se taisent.
Or imagine-t-on encore qu’une activité sportive puisse s’en sortir sans que ses principaux athlètes n’interagissent avec leur public ? Et on a mieux : parfois, même les entraîneurs, peut-être ceux qui les connaissent le mieux, s’y refusent également ! Pas simple ! Quand on voit ce que sont capables de déchaîner trois mots, déchiffrés par le mouvement des lèvres d’un «bleu», on mesure mieux l’inaptitude des courses de chevaux à se distinguer dans les médias et le public. On voit donc que la parole n’est pas toujours d’argent (quoique dans le foot…).
Et puis, prenez Frankel, une fois encore. Il a sa façon de parler, tout bien considéré. Avant la course, il est calme, mais il «savonne» un peu. «V’là qu’ça recommence», prononce-t-il peut-être sans le savoir. Puis, quand il entre en piste, il s’arrête et regarde l’endroit où il va se produire, comme si au cours d’une promenade champêtre, le Duc de Richmond, propriétaire de Goodwood, se demandait si son domaine allait bien au-delà de ce bois, là-bas. «On les aura !», hennirait-il presque. Il part gentiment jusqu’à son point de départ, sous les applaudissements. Un peu plus tard, il étend ses foulées et gagne facilement. «Même pas mal !» Puis, c’est un petit tour d’honneur. Applaudissements des 21 505 spectateurs. On s’attendrait à le voir, comme un protégé de Mario Luraschi, remercier son public d’une révérence. «J’essaierai de faire mieux la prochaine fois. Allez hop ! Maintenant, une bonne douche aux vestiaires», telle serait, avec le clin d’oeil et tout, sa coquine conclusion du show.
«Il ne lui manque que la parole», dit-on. Je veux bien, mais serait-on bien avancés ? Peut-être que Frankel grommellerait des insultes à l’adresse de tous ceux qui, après des 2000 Guinées en force et des St-James’s Palace Stakes de justesse, pensaient qu’il allait dégeler au prochain feu… Merci du cadeau !
Ne sommes-nous pas simplement réunis pour nous repaître de ce beau spectacle et oublier quelques instants nos petits malheurs ?
