
Un jour de courses à Chester, à quelques kilomètres de Liverpool, c’est un voyage dans le temps, ou dans un autre monde, ou les deux…

Chester au Moyen-Âge. Cerné par la rivière Dee, Roodee est situé en bas à gauche des remparts, où sont dessinés un calvaire (Rood) et un cheval...
La première fois qu’on a couru ici à Chester, c’était pour une cloche en argent offerte par les marchands de la ville, il neigeait et c’était en février 1539. Comment comprendre tout ce temps ? C’était quatre cents ans avant le début de la 2e Guerre Mondiale. La plupart des Européens n’avaient encore jamais entendu parler d’Amérique, et encore moins de Christophe Colomb. Les vétérans de Marignan avaient tout juste 40 ans. On mourait comme on va pisser. On mourait même au football : c’est parce que les les anciens jeux de ballon étaient trop violents que les possédants de Chester ont préféré organiser une course de chevaux sur le Roodee, une aire plate sous les murs de la ville, dans un méandre de la Dee, la rivière profonde qui permettait aux vaisseaux de mer de pénétrer dans les terres de la Grande-Bretagne, la dernière province conquise par les Romains.

C'est par cette rue, Watergate Street, que les scandaleuses arrivent.
Aujourd’hui, la Dee ne borde plus la proche tour du Watergate, près de laquelle on venait jadis décharger ses cargaisons en provenance d’Irlande, d’Ecosse et du Continent. La tour est restée, les murs aussi, et la rue par laquelle des milliers de spectateurs se pressent trois jours de suite vers midi en mai pour aller aux courses s’appelle toujours Watergate Street, comme l’auberge qui borde la route hors les murs. Watergate, «la porte sur l’eau»… Aujourd’hui, on y voit le symbole du scandale politique, et si les dirigeants des courses de Chester étaient français, ils tenteraient peut-être de débaptiser la tour, de peur que son nom ne nuise à la réputation des courses locales. Convaincus ici que le Watergate était la porte de l’hippodrome bien avant que les plombiers de Nixon n’aillent cuver leur mauvais rhum au siège des Démocrates, les marchands de Chester brandissent plutôt ce nom comme un oriflamme.

Richard Nixon lorsque le Watergate n'était qu'une porte de Chester (photo AP).
Chester… Pour les Français, c’est surtout un fromage, puisque plus que jamais aujourd’hui nous observons le monde à travers les trous du vieil emmental qui a supplanté le génie de la Bastille, mais c’est d’abord une ville-témoin d’un autre monde, une version urbaine de ce que JRR Tolkien appelait The Shire, «La Comté». On n’a aucun mal, dans ce décor de cinéma, à imaginer Bilbon sortir de chez Hackett avec un téléphone portable, ses immenses pieds nus sur le pavé sans âge.

La Comté...
À 1/2 heure de Manchester se trouve encore, presque 500 ans après, l’incroyable hippodrome de Roodee (Rood = calvaire), qu’on aurait bien du mal à décrire autrement qu’avec l’adjectif «compact». La piste est presque entirèrement ronde, elle est longue de 1 660 mètres. Le parcours des 1 000 mètres tourne sans arrêt pendant 800 mètres, la dernière ligne droite fait deux cents mètres. Si les chevaux allaient tout droit encore cinquante mètres, ils termineraient sur la nationale. Derrière les tribunes, qui font toute la ligne droite, les murs de la ville. A droite, la route qui longe la ligne de chemin de fer qui mène à Liverpool, à vingt kilomètres au nord-ouest. En face, la Dee longe la piste -ou l’inverse. A gauche, un pont, au-delà duquel Pat Collins, forain en gros, a installé ses manèges sur ce qu’on appelle le Little Roodee.

"Ye Olde King's Head", où l'on sert un petit déjeuner au champagne chaque matin de courses à Chester. Comment s'étonner que l'on s'amuse ensuite ?
«La crainte de Dieu est le secret du bonheur», avertit la devise inscrite en blanc sur une poutre noire de la façade d’une maison du XVIIeme siècle, visible des remparts. Il semblerait qu’une fois la porte du Watergate franchie, l’avertissement n’aie plus cours. Plus qu’un hippodrome, le Roodee est d’abord une fête. Pat Collins, l’industriel itinérant des stands de tir, avec ses trains-fantômes, ses montagnes russes et ses cornets de frites, n’a rien inventé. La version pour adultes est de l’autre côté du pont depuis des siècles. Chaque pouce carré de l’espace coincé entre la piste et les murs est transformé en tribunes, restaurant panoramique (le 1539), box, bar et guichet. Il y a quelque chose de médiéval dans cette tortueuse accumulation d’échoppes et d’enseignes, qui n’est pas sans rappeler celle du Centre-Ville, où l’on trouve les enseignes les plus modernes sur les façades les plus anciennes. De l’autre côté de la piste, où l’impeccable gazon, vu des murs, pourrait être celui d’un parcours de golf, on respire davantage. On y trouve le rond de présentation, tortueux comme un mini-golf, les vestiaires, des bars, des bars et encore des bars, du champagne et de la bière, des marchands de paris et des marchands de frites, des restaurants, un pub, des marquises pour les sponsors et les partenaires…
A l’heure où j’écris ces lignes, les nanas du Nord n’ont pas encore fait leur apparition. Après tout, nous sommes mercredi et il n’y a pas de vacances ici. Ceux qui connaissent le meeting du Grand National à Liverpool savent de quoi il est question lorsque l’on mélange «nanas du Nord» et «hippodrome». La sauvagerie bon enfant de ces fortes guerrières donne un aperçu terrifiant de ce qu’auraient été les razzias vikings si les Nordiques avaient confié les choses de la guerre à leurs femelles.

Le champ de bataille, juste avant l'attaque.
Pour être tout à fait franc avec vous, j’ai profité de la journée d’hier pour chercher une ceinture de chasteté masculine, que l’on trouve en vente libre dans certaines grandes surfaces de la région. J’ai trouvé un modèle ancien mais robuste qui, selon le brave hobbit qui me l’a cédé contre une poignée de tickets SpOt sur le Quinté d’aujourd’hui à Parilly. Toujours est-il que cet accessoire est un must pour le Français en goguette dans le nord de l’Angleterre. Est-ce pour se venger de leurs mâles, qui les ont abandonnées si longtemps pour aller se battre en France, que les locales tiennent tant à plaquer au sol le visiteur pour mieux lui prouver le sens de l’hospitalité qui les habite ?
Méfiance. Au début, en effet, tout va bien : les stilettos arpentent fermement les pavés, les bustiers sont convenablement remontés et ça gazouille plus que ça ne ricane, mais passée la troisième du jour, le carrosse se tranforme en grenouille et c’est la fin des haricots. Des hordes de valkyries échevelées ratissent les comptoirs imbibés de Bitter Ale en observant simultanément le serveur et une rivale potentielle, leurs sacs à main deviennent de dangereux projectiles, et un mot en l’air pour une histoire de briquet devient un ultimatum.
Enfin… Heureusement, le programme des courses permet de tromper l’angoisse. La course principale de la première des trois journées, la Chester Cup, est un handicap disputé sur 3 735 mètres, soit deux bons tours de la piste. Compte tenu de son profil particulier, cette Coupe attire régulièrement des chevaux de haies, dont les trois derniers lauréats, comme des chevaux de plat. Le favori, cette année, est Countrywide Flame, troisième de la dernière Grande Course de haies de Cheltenham. On trouve au départ trois fils de Galileo, deux Singspiel, un Dynaformer, un Montjeu, un Shirocco et un Oasis Dream. L’Irlandais Willie Mullins a envoyé son Simenon, qui a déjà fait mouche en semblable compagnie à Ascot, en juin dernier. C’est une course populaire, qui fait envie à beaucoup de propriétaires, d’où qu’ils viennent sur les îles britanniques. Le public aime aussi car ce type d’épreuves réunit deux mondes. C’est souvent le cas des Cups en Grande-Bretagne. Handicaps ou non, ce sont souvent des courses extrêmes, sprints ou marathons, qui appellent des chevaux d’orgines diverses et que chacun peut posséder. De grandes vedettes des turfistes sont issus de ce viver qui, en France, est méprisé. On ne voit pas l’intérêt de développer ces créneaux.
En France, on fait dans l’art, un monde dans lequel les marchands, même ceux de Chester, n’ont pas leur place.
Tant pis pour nous !