
Temps plus clément sur Cheltenham pour Ladies' Day. "Va y avoir du poil d'arraché", comme on dit dans les Cotswolds.
D’ici, pour être tout à fait franc, on ne voit pas très bien la fumée des cheminées du Vatican, et encore moins leur teinte. Je cherche encore un bookmaker pour m’offrir une cote sur un cardinal dont je sais qu’il a (très bien) valsé avec une lady de mes connaissances et je vais me pencher à nouveau sur ce problème dès que j’en aurais terminé avec cette mise au point.
Je dis mise au point parce que je ne suis pas très fier de vous, les parieurs français. Ce que vous avez fait hier mardi est mal. Vous aviez tout le loisir de vous intéresser à de belles courses d’obstacle, dans le cadre du plus beau meeting de la discipline dans le monde, probablement, sans être opprimé par une répétition anarchique de courses en tous genres. Or qu’avez-vous fait ? Vous avez boudé. C’est tout juste si, plus tard dans la journée, vous n’avez pas préféré chacune des sept courses au trot de Krieau (Autriche) aux Olympiades de Prestbury Park ! Mais de quel bois êtes-vous donc fait pour ignorer si délibérément la qualité des courses que l’on vous propose ? Comment pouvez-vous décemment vous plaindre d’un programme trop lourd lorsque vous choisissez la médiocrité de préférence à la classe ? On vous offre Jacques Audiard ? Vous payez pour Onteniente !

Monseigneur Vingt-Trois évoque la différence entre une victoire et une deuxième place.
Malgré tout, je vais continuer mon reportage, en tâchant d’éliminer de mon esprit les plus indésirables certitudes pour ne m’adresser qu’à ceux que j’apelle «les survivants», amateurs de courses de bons chevaux et de paris gagnants. Eh oui, de paris gagnants. Hier mardi à Cheltenham, deux des trois grands favoris de la journée ont gagné, une française a pris la deuxième place d’une grande course à 66/1 (le matin chez les bookmakers), l’Irlande a gagné trois fois, l’Angleterre aussi, et le record des entrées a été battu à Cheltenham avec plus de 52 000 pélerins. Un mardi, malgré un froid de Prussien et un vent à décorner des hexagones entiers de cocus, 52 000 spectateurs à près de 200km de Londres !

Emmanuel Clayeux et Jonathan Plouganou complotent avant le Mares'Hurdle de Sirène d'Ainay.
Ils en ont eu pour leur argent, et votre serviteur aussi. Les bookmakers, en revanche, n’ont pas dû sortir indemnes de cette première escarmouche, car ils n’aiment pas que les favoris s’en sortent aussi bien. Dans le Supreme, en ouverture retardée, le grand favori My Tent or Yours a subi la loi du Mullins Champagne Fever, que Ruby Walsh a piloté en tête avec maestria, éprouvant la fragilité morale de son adversaire. C’était un premier coup pour les books car l’Irlande soutenait activement son gris, déjà gagnant du Bumper (course plate pour chevaux d’obstacle, un concept britannique) en 2012 : il était passé de 7,00 à 6,00 dans les dernières heures d’échanges. C’est d’ailleurs en constatant ce petit prix que je m’étais détourné de lui pour miser sur le futur 4e, Un Atout… Je commençais donc cette bataille avec un régiment de Sterling en moins. Disons 4 unités correspondant à environ 10 pintes de bière à l’Arkle Bar.
Vexé, je me lançais dans la deuxième, l’Arkle Trophy. Simonsig, un pensionnaire de Nicky Henderson dont le papa Fair Mix avait couru sous les couleurs du quotidien hippique Week-end pour gagner le Ganay en 2003, était l’évidence absolue de la deuxième, l’Arkle Trophy. Offert à 1,55, il restait sur cinq victoires consécutives. Ce qu’on appelle un banker ici, c’est-à-dire un coup sûr. Certes, ça sentait bon, mais un petit ange me rappelait un vieux principe : «Ne cours pas après ton oseille». Peut-être était-e un diablotin, tout compte fait. Malgré un début de parcours tendu, des fautes, le blanc Simonsig a répondu bravement à la dernière attaque, celle de Baily Green à 33/1, et confirmé sa domination.
Il devenait de plus en plus manifeste que Hurricane Fly allait gagner une nouvelle fois le Champion Hurdle. Ses adversaires semblaient vieillissants, la relève pas très assurée, et son entraîneur Willie Mullins enthousiaste. À 2,75, il faisait encore office de cadeau. J’ai donc parié à nouveau dix pintes de lager sur ses chances.
Le premier des deux miles de la course a semblé très long. Ça s’engageait mal pour le lauréat de l’édition 2011, mais Ruby Walsh l’a ramené gentîement en course, et l’ex-pensionnaire de Jean-Luc Pelletan a triomphé sans problème.
Douce euphorie du pari gagnant… Je me retrouvais à la tête d’une armée virtuelle de 27 pintes de bière !
Le cross reprogrammé, c’était bientôt à Quevega d’entrer en scène. La championne de Willie Mullins tentait de remporter le Mares Hurdle pour la cinquième fois. Une seule autre lauréate au palmarès depuis la création de la course, la première, Whiteoak, qui avait gagné l’édition inaugurale de cette course de haies réservée aux seules juments, en 2008.
Il y avait aussi Sirène d’Ainay au départ, pour l’entraînement d’Emmanuel Clayeux. L’entraîneur avait découvert la piste le matin-mêm eet il a dit être revenu inmpressionné par son profil tourmenté. Il préparait son coup depuis huit mois, cependant. «Je me suis beaucoup renseigné sur Cheltenham et je me suis dit que c’était un endroit fait pour les chevaux durs. Sirène d’Ainay a cette qualité. J’ai donc acheté des claies à l’anglase en plastique et je les ai installées chez moi à Vaumas (Allier).»
Sirène d’Ainay après sa 2e place dans le mares Hurdle 2013.
Jonathan Plouganou découvrait lui aussi la piste. Il a démarré gentiment, la jument a fait quelques bévues, et il l’a finalement laissée filer, malgré une adversaire en liberté qui ne contribuait pas à manager son ardeur. La jument sautait si bien qu’elle s’est retrouvée en tête malgré lui à trois haies de la fin. Elle y allait tandis que Quevega, elle, ne donnait pas l’impression d’y aller du tout. Etait-ce possible ? Huit ans après Kelami, dernier vainqueur du Festival entraîné en France, Emmanuel Clayeux allait-il raviver enfin la flamme du sauteur inconnu ?
Tout alors semblait possible, d’autant que Jonathan Plouganou semblait surveiller ses arrières et sa compagne disposer de quelques ressources… La profusion de pintes disponibles m’avait en effet poussé à en mettre cinq, moitié gagnant moitié placé, sur les chances de la jument.
Allais-je ainsi pouvoir m’offrir le pardessus qui m’avait fait de l’oeil dans la galerie commerciale de l’hippodrome (106 pintes), et peut-être même la veste en tweed voisine à 80 pintes ? Une chemise à 20 pintes peut-être ?
Quevega et Ruby Walsh allaient vite déchirer devant moi ces rêves d’élégance britiche. Ils fondaient soudain sur la pauvre sirène comme une maman orque et son petit, sans pitié, fendant l’eau froide de l’incertitude…
Qu’à cela ne tienne : deuxième, la française à 40/1 évitait un conflit franco-irlandais de magnitude nucléaire (en gagnant pour la cinquième fois, Quevega entrait dans la légende du pays, qui l’avait suivie sans compter) et surtout, elle me rapportait tout de même 10,00 à la place, soit cinq fois ma mise totale, partagée chez le bookmaker Ladbrokes par un préposé pour le moins familier. «La cote de maintenant ou le prix de départ, mon pote ?», m’avait-il demandé tandis que je m’extrayais avec difficulté de l’haleine fleurie d’un contrôleur-qualité de la maison Stella Artois, des familiarités d’un échappé de l’asile local déguisé en Tyrolien, et des bousculades d’un étudiant désireux de vérifier les théories de Newton à l’aide d’une pinte de bière en plastique.
Mon retour vers le comptoir, à défaut d’être triomphal, m’emplissait d’un profond bonheur. J’allais quitter Cheltenham avec sur mon compte près de quarante pintes de plus qu’en arrivant… C’était mon Austerlitz.
Pour Emmanuel Clayeux aussi, cette deuxième place figurait presque une victoire. Rarement prolixe, l’entraîneur semblait en extase à son retour aux balances. Assourdis par la clameur qui accueillait le retour de Quevega, nous sourions tous un peu bêtement grâce à Sirène d’Ainay, alors que son entraîneur nous expliquait comment il avait fomenté son complot.
«Nous reviendrons l’année prochaine», a-t-il conclu. Il fera sans doute meilleur, et les visiteurs pourront alors tous profiter d’une victoire française. Cette saison, les intempéries parisiennes et/ou la perspective de réaliser quelques affaires dans un climat économique subtropical ont retenu quelques prisonniers dans les murs de Lutèce. Tant pis pour eux. Les affaires, c’est à Cheltenham qu’elles étaient.
Le soir venu, tandis que les plus braves d’entre nous débriefaient en pique-niquant dans le froid, sur le parking, un verre de Moët&Chandon à la main, attendant que s’écoule l’épouvantable trafic autour de l’hippodrome, nous nous inquiétions à peine de la virginité très menacée de quelques demoiselles (je ne vois pas d’autre mot) éméchées qui tentaient de franchir en mini-jupe la barrière de l’enceinte avec l’aide de jeunes arsouilles entreprenants -et je suis très mal placé pour dire du mal de ces gens-là.
Pour elles et eux comme pour nous, le monde était alors plein de promesses.
NB : Mon valseur de pape potentiel est à 28/1. Le Parisien Vingt-Trois est à 100/1. Je me tâte… Quand on est en forme, on se prendrait vite pour un faisieur de papes ! A propos, vous ne trouvez pas étrange que Benoît XVI ait abdiqué pratiquement au moment où débutaient les diffusions de la deuxième saison de la série Borgia ?